16 février 2008

Every possible mistake

Il n'y a pas si longtemps, ma mère m'avait trainée dans une boutique pleine de livres, Le Furet du Nord comme on dit chez nous, en gros ça ressemble à une FNAC mais c'est version chti.
Et là, elle a posé une question anodine "Tu veux lequel ?"
Impossible de répondre. D'habitude je me serais roulée par terre, j'aurais pesté parce que j'aurais voulu en prendre mille, j'aurais marchandé avec maman "alleeeeeeez celui là, celui là et celui ci, siteuplééééé". Mais non, rien de tout ça.
J'ai simplement pas pu. Alors que c'est pas tous les jours, qu'on me propose un truc pareil, j'avais envie de dire non, j'avais envie d'ouvrir un énoooooorme pavé d'Albert Cohen et de m'y blottir. J'avais pas envie d'un livre neuf, pour lequel il faut religieusement l'ouvrir, pour que ça plie un peu la couverture et que ça devienne confortable.
Moi j'avais envie d'un livre déjà vu, déjà lu, déjà épuré, déjà visité, pour le faire revivre, pour lui donner beaucoup de valeur, parce que les vieux livres sont toujours un peu plus confortables, un peu plus gentils, un peu plus mystérieux alors qu'ils n'ont plus rien à offrir, le secret ayant été dévoré.

Au final, j'ai choisi un titre au hasard "Uglies" que ma mère a dévoré pour décréter un "c'est nul" sans appel. Deux jours après j'ai vu qu'ils l'avaient commandé et reçu à la Médiathèque donc ce livre doit être effectivement nul. Ma mère s'est acheté le premier tome de cette trilogie aux couvertures noires décorées d'une touche de rouge sanglant sous forme de ruban, de pomme, de je ne sais quoi... Et elle y est complètement accro.

La chance, j'envie tous ces gens accros, accros à quelque chose, ne serait ce que la drogue ou la méthadone parce qu'il n'y a rien de pire que d'avoir la réputation d'une littéraire et d'avoir perdu le gout de la lecture, il n'y a rien de pire que de se perdre sous sa gentille étiquette si soigneusement attribuée il y a bien longtemps.
Ou si. Il y a peut être ce réveil douloureux, un matin, avec cette sensation galopante et qui bouffe, cette sensation de vide.
Vide comme ... le vide.
Un de ces sales vides que rien ne peut combler. Meme les paquets de chips.
Vide que je sens l'écho de mon ancien moi qui me hante, ce moi qui avait des orgasmes cérébraux à l'idée de faire ses devoirs et qui là se retrouve passablement dégoutée dans de nombreux cours.
Je ne sais pas si c'est l'Université qui m'a mise dans cet état ou si c'est le petit boulot que j'ai pris. Bénédiction pour le CV, malédiction pour la vie sociale. Plus l'occasion de sortir ("désolée, demain je me lève tôt j'ai Médiathèque" ou "Ah je peux pas le samedi soir, le dimanche matin j'ai Médiathèque" ou pire "j'aurais adoré manger avec toi, mais je dois partir, j'ai Médiathèque à 14h").
"Avoir Médiathèque".
C'est vraiment quelque chose de passif, la Médiathèque. On fait semblant de s'agiter, dans le fond. On range, on passe devant des travées remplies de vide littéraire, et parfois quelques pépites (Faulkner, Kundera, Cohen, Blixen, Colette, Grafton, Tolstoi, pas de James ni de Joyce mais dieu merci il y a du Dostoievski). On range, on sourit, on bipe. Une machine pourrait le faire.
Oui mais une machine n'a pas de bouclette.
Une machine ne baisse pas la tête quand la même bande de jeunes qui tient la Médiathèque en haleine depuis 2 semaines l'insulte.
Une machine n'a que des réflexes mais pas de réactions.

"La Médiathèque". Une forteresse pleine de vipères.
Choisir ses amis = choisir son clan = devenir une cible pour le clan opposé.
La moyenne d'age est de 26 ans mais j'ai l'impression de revenir au collège.
La Médiathèque c'est un grand batiment avec plein de baies vitrées partout et pourtant il est souvent impossible de lire les comportements. De savoir ce qu'il s'y passe vraiment. C'est grand et la communauté est minuscule. ça a l'air imprenable et pourtant on se fait avoir par des gamins de 18 ans. Qui se prennent pour les rois du monde.
Et dire que je pensais devenir la Reine de ma vie quand j'ai pris ce petit boulot.
Voilà que bientôt je dois réunir le Conseil Constitutionnel Européen pour avoir un simple week end de libre alors que la directrice est tout le temps en voyage/congé/paslà.
Je regarde ma vie se dérouler, tellement aux antipodes de tout ce que j'aurais aimé vivre. Tellement pas du tout dans la bonne direction. Tellement le pressentiment que je me plante. Tellement pas l'habitude de tourner le volant pour sauver ma peau. Il faut dire que c'est plus facile de la fermer et de laisser rouler et tant pis si on s'explose en plein vol contre le mur, tant pis si ça fait mal et qu'on doit vivre avec les regrets.

20 ans, le bel âge. Et pourtant je me sens plus amère qu'un pot de marmelade.

Posté par Jeanne Emma Clac à 22:55 - Commentaires [0] - Permalien [#]


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